Cybermilitant

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

En compagnie de quelques collaborateurs, Yves Barraud se bat pour faire entendre la voix des chômeurs. Cet homme d'avant-garde use de toute son expérience pour faire valoir les intérêts de ceux qui ne se retrouvent plus dans les associations.

« Les forces de proposition du XXIe siècle se retrouveront demain sur les avenues d’Internet » : une phrase qui résume à elle seule l’état d’esprit militant d’Yves Barraud. Et qui l’agite depuis plus de vingt ans, car ce qui le motive avant tout, c’est d’être un précurseur. Certainement les restes de ses études en climatologie - domaine où la prévision reste un maître mot - mais qui ne le prédestinaient en rien à une carrière dans la communication. « Bien sûr les études météorologiques sont un sujet intéressant, mais le milieu de la recherche, c’est des mandarins payés à rien foutre et qui se la pètent ». Le ton est donné.

Yves Barraud est aujourd’hui président d’une association qu’il a lui même créée et dont le but est de lutter contre le chômage : APNEE (Alternatives pour une nouvelle économie de l’emploi). Le sigle n’a pas été choisi par hasard. Il est à la fois un anagramme de « ANPE » et une manière de rappeler qu’une grande partie des chômeurs retient son souffle pour survivre. Mais Yves Barraud concède volontiers que l’idée a été trouvée « en se bourrant la gueule » avec la dizaine d’autres co-fondateurs. Cette association édite aujourd’hui trois sites internet « entièrement et exclusivement consacrés au chômage ».

« La multinationale du chômage »

Le plus populaire d’entre eux, actuchomage.org, a vu sa fréquentation exploser il y a un an, après le reportage consacré par le magazine 7 à 8 à la trésorière d’APNEE, Sophie Hancart. Yves Barraud en est fier. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il répète sans cesse que le succès d’actuchomage.com est « considérable ». Preuve à l’appui. Il dégaine son ordinateur et sort les chiffres de fréquentation : « On approche les 150.000 visites par mois, avec un budget de seulement 1.200 euros l’an. On est la multinationale du chômage ! »

« Le vrai talent d’Yves Barraud est d’avoir réussi à faire parler d’APNEE dans tous les grands médias, souligne Jacqueline de Linarès, journaliste au Nouvel Observateur. Il a saisi plusieurs fois la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), a poursuivi la SNCF pour des affaires de discriminations à l’embauche… » Il faut dire que la précarité professionnelle, ça le connaît. Il est « S.E.F. » depuis 2002 (comprennez sans emploi fixe), et vit avec moins de 450 euros par mois.

Mais ce qui le motive par dessus tout, c’est son goût pour la création de supports nouveaux, « en partant de zéro ». Et là, Yves Barraud n’en est pas à son coup d’essai. « Je ne suis pas entré dans le milieu de la communication comme cela se passe de nos jours en faisant une école à la con ! A l’époque, c’était un métier où tout pouvait vous arriver ».

« Un mental d’acier »

Et tout – ou presque – lui est arrivé. En 1984, il collabore à la création de l’hebdomadaire Médias qui lui permet de « vivre de l’intérieur la création de Canal + et la privatisation de TF1 ». Puis il devient chef de la rubrique médias de CB News où il « invente le concept de dictature de l’audimat » en compagnie de Christian Blachas, Monsieur Culture Pub. Un compère qu’il retrouvera quelques années plus tard pour concevoir la version papier de l’émission qui faisait « badoum…ba », chaque dimanche soir. Entre temps, il crée un mensuel consacré à la communication hors médias : L’Evénementiel. Un journaliste refoulé ? « Ce métier, j’en ai rien à carrer. Je tiens trop à mon indépendance et ce n’est pas possible dans une rédaction, à moins d’être rédac’ chef », rétorque-t-il.

« Après une telle carrière, on comprend qu’Yves Barraud a été cassé par le chômage. Mais il doit sa survie à son engagement dans cette association », précise Jacqueline de Linarès. Et peut-être aussi à un mental d’acier qu’il s’est forgé au cours de voyages pour le moins périlleux. Il a par exemple vécu deux mois au Liban pendant la guerre en 1986 pour… « passer ses vacances ». Au final, 3 jours de prison pour détention de haschisch. « J’ai vécu Midnight Express. On fusillait des hommes contre le mur de mon cachot. Je flippais à mort. Mais je ne regrette rien, c’est des voyages que je faisais pour vivre l’histoire, dans des lieux chargés d’histoire ». A défaut de ne pouvoir vivre l’avenir. « J’aime bien ce genre de trip et si j’avais les couilles j’irai en Irak ». Il les a quand même eues de se rendre en Afrique du Sud en plein Apartheid.

Après de telles péripéties, l’homme ne craint pas les cinq ans de prison qu’il encourt en qualité de directeur de la publication d’actuchômage. En janvier, un agent de l’ANPE, enregistré sous le pseudonyme de « Radiateur » postait sur le forum du site un message encourageant les chômeurs à brûler les agences pour l’emploi. Le message n’a été retiré que deux jours après par Yves Barraud. Il « reconnaît le délit » mais déplore que la police « ait arrêté le poseur de bombe, sans la désamorcer ». Car il n’a pas été averti de la publication de ce message par les autorités. L’audience, initialement prévue le 12 décembre a été reportée. « C’est dommage parce que ça aurait été un bon coup de com’ pour nous. Si c’est reporté en avril, ce sera noyé dans la campagne présidentielle ». A moins qu’actuchomage ne continue sa progression sur les grands boulevards d’Internet.

Publié dans Articles CFJ

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