Soldats de la vérité

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Par son documentaire Veillée d’armes, Marcel Ophuls entendait illustrer la première fonction du journaliste : témoigner. Mais ce film n’est pas simplement la présentation des conditions de vie et de travail d’un reporter en temps de guerre. Il est surtout une véritable leçon sur la déontologie de l’information en période de troubles.

 

« J’ignorais qu’un sniper me tenait en joue… ». L’image vacille. Le reporter tombe à terre. Son métier est de prendre des risques. D’être toujours au plus près des événements, au plus près des combats. Afin de relayer une information peu accessible et pourtant si essentielle s’il veut remplir son rôle « d’historien de l’instant ». Mais les risques ne sont pas uniquement physiques. Ils sont aussi professionnels. Un journaliste en temps de guerre doit agir vite et mesurer la portée de ses propos. Il est donc en permanence sur le fil.

 

Car un reporter en mission périlleuse, dépêché sur une zone de conflit armé, doit en permanence avoir à l’esprit que deux ou plusieurs camps s’affrontent. Et que, depuis longtemps, les responsables militaires ont compris que les correspondants de guerre peuvent être manipulés. Que censure et pressions, concurrence et sensationnalisme prennent un tour tout à fait particulier en période de troubles.

 

Et c’est ce que cherche à montrer Marcel Ophuls dans son documentaire Veillée d’armes. Par ce film, centré sur les correspondants de guerre à Sarajevo durant le conflit en ex-Yougoslavie, il s’intéresse aux tensions éthiques relatives à leur travail. Aux questions que doit sans cesse se poser le professionnel de l’information lorsqu’il témoigne d’un fait de guerre. Car « en temps de guerre, la première victime c’est la vérité », comme le proclame le livre de Phillip Knightley, The first casualty.

 

Couvrir un conflit, c’est savoir gérer la désinformation, la manipulation de l’image. Bref, la propagande. Alors comment ne pas tomber dans le piège de l’information spectacle ? Celle que servent par exemple les forces armées qui déplacent avec elles les journalistes embedded. La traduction française est lourde de sens : des journalistes « embarqués ». Que l’on trimballe d’un front à l’autre d’un conflit, mais qui ne voient, et donc ne montrent, que ce que les militaires ont choisi de révéler. Quel que soit le camp, l’image est toujours orientée. Si elle ne l’est pas, la sympathie pour les soldats côtoyés aura peut-être pris le dessus.

 

Parler à son public

Mais est-il alors possible de conserver sa neutralité ? Certains reporters, une majorité sans doute, tiennent au moins à conserver leur intégrité. Ou du moins, leur honnêteté vis-à-vis du public. Comme ce cameraman de France 2 à Sarajevo qui refuse de diffuser une image où José Maria Mendiluce, responsable du Haut commissariat aux réfugiés en Bosnie, tutoie le journaliste qui lui pose une question. Même si le propos est intéressant, il ne sera pas gardé au montage. Mais le mal est fait : il y a trop de proximité entre la source et le media.

 

Non l’objectivité journalistique n’existe pas. Chacun a sa propre grille de lecture et perçoit les événements au travers du prisme de sa propre culture. Et un des journalistes intervenant dans Veillée d’armes le souligne très bien : « Il y a [à Sarajevo des journalistes] d’origines différentes, d’opinions différentes, mais on s’adresse à tout le monde. On ne peut pas ignorer ces opinions ». C'est-à-dire que dans cette variété de points de vue chacun est là pour parler à un public. A « son » public faudrait-il dire. Celui qui attend une analyse fidèle à ses convictions. John Burns, journaliste à la BBC ajoute même : « en d’autres endroits, il ne serait pas bon pour nous [les reporters présents à Sarajevo] d’être tous d’accord ».

 

Le même événement ne donne pas lieu à une information, mais à « des » informations. Tout dépend de la sensibilité de celui (ou celle) qui la produit. Et pour Martha Gellhorn, journaliste clandestinement embarquée par les Alliés le jour du débarquement de Normandie : « le pire, c’est l’ennui. Les correspondants sont des privilégiés car peuvent se rendre là où il y a de l’action. Ils ne doivent pas pour autant être glorifiés ». Car chacun a sa propre façon de briser « l’ennui ». Ainsi pour Pierre Peyrot, reporter à Sarajevo durant le conflit, « les journalistes français sont plus humains et cherchent à illustrer avec des gens. Les anglais ont plus de recul et montrent moins d’émotions ». En résultent différentes manières de présenter la guerre. Mais si l’objectivité journalistique n’existe pas, la vérité doit alors prendre le relais.

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