Et si Québecor avait raison?

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

« Polyvalence » est le maître mot. Et serait même le seul credo du journaliste qui souhaite subsister dans sa profession. Car les médias semblent contraints, par l’apparition des nouvelles technologies, à  évoluer. A se diversifier, afin de toucher un plus large public et ainsi récupérer une audience, un tirage, perdus. C’est en tout cas la stratégie affirmée de Quebecor en demandant à ses rédacteurs d’être capables de fournir un journalisme « multi plateforme ». C’est-à-dire d’être aptes à produire des articles pour tous supports : Internet, papier, télévision, baladodiffusion…

On peut alors soutenir qu’une telle stratégie de convergence permet la diffusion de l’information à des publics de plus en plus différents. De plus en plus mobiles. Tout en redorant le blason du rôle social du journaliste grâce à une plus grande l’accessibilité à l’information. Oui le journaliste doit évoluer vers d’autres médias que celui dans lequel il a l’habitude d’exercer. Mais il faut voir quelles seraient les conséquences de ce changement.

Ainsi, serait-il aisé pour un reporter en fin de carrière de s’adapter aux nouvelles technologies ? Pour un correspondant de presse écrite à apprendre le maniement d’une caméra ? Si Quebecor avait raison, le journaliste deviendrait un homme-orchestre capable de jouer sur toute la gamme des medias. Certes, la jeune garde de la profession n’aura aucun problème avec ça. Tous, ou presque, ont déjà eu affaire à un magnétophone numérique.

« Carte blanche »

Mais le véritable problème que pose ce mode de fonctionnement, c’est que le fait de cumuler les tâches peut nuire à la qualité du travail. Il est parfois déjà difficile de réaliser textes et photos d’un même article de presse écrite, tant il faut « penser » les deux choses de façons différentes. De même, la qualité d’un reportage télé entièrement filmé, monté et mixé par un seul journaliste est, la plupart du temps, inférieure à celle d’un sujet réalisé par une équipe complète.

« D’accord pour se diversifier, concède Karine Gagnon de Médiamatin, mais on ne peut pas consentir à une carte-blanche ». Lorsqu’un journaliste part sur une assignation, il devra, au  moment où il rentre à sa rédaction, fournir un « papier » sur tous les supports qui lui auront été commandés. Ce qui implique nécessairement d’avoir enregistré la voix de ses interlocuteurs afin d’en tirer des sons et peut être même avoir tourné des images. Le tout doit être monté, avant même de produire un article destiné à la presse écrite. Le rédacteur aura, bien sûr et au préalable, pris soin de multiplier les angles de traitement pour ne pas se répéter et offrir au « lecteur-auditeur-spectateur » d’Internet un tour d’horizon des plus complets.

Mais ce qui serait certainement plus dommageable, c’est que le reporter polyvalent passerait probablement plus de temps dans les locaux de sa rédaction. L’affirmation a un corollaire évident : il serait moins souvent sur le terrain. Le journaliste, dont la fonction essentielle est de témoigner devra-t-il le faire sans bouger de son bureau ? Et ne risque-t-il pas ainsi de se couper de ses sources ? Un homme-orchestre, oui. Mais un duettiste tout au plus.

Commenter cet article