Ariane Chemin enterre les Corses

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Les funérailles du « dernier nabab corse » pour scruter nos réactions face à la mort. Dans son livre Fleurs et couronnes, la journaliste du Nouvel Obs profite des obsèques de l’ancien maire de Pila-Canale pour disséquer les coutumes funéraires insulaires. Et rendre aux Corses ce qui leur appartient après les avoir tant fréquentés. Ex-voto

 

Robert Felicciaggi repose aux côtés de Georges Marchais. Mais le jazz choisi comme musique d’adieu pour l’enterrement de l’orateur communiste aurait fait tâche dans la vallée du Taravo. Alors Ariane Chemin les a simplement unis dans la mort, le temps d’un carnet de deuils (1) exhumé de son carnet de notes. Six cérémonies d’obsèques qui ont marqué son esprit, dont celle de l’homme fort de Pila-Canale. « Robert » comme elle appelle affectueusement cet homme qui vous embrassait « par votre prénom ».

 

Ce 13 mars 2006, la journaliste ouvre ses yeux, non pas à la manière d’un reporter mais  a l’usu corsu. Elle ne peut s’empêcher de remarquer les absences. Celles qui font parler : « Sassou N’Guesso son ami d’enfance ? Retenu. Omar Bongo qu’il tutoyait ? Absent. Pour éviter de froisser la famille et de blesser la Françafrique, le préfet de région a seul été chargé par Nicolas Sarkozy de venir saluer, en gants blancs et “au nom de la République”, “l’homme de cœur et de bien”». Et Charles Pasqua ? Absent lui aussi. Alors Ariane Chemin trahit une  macagna entendue sur place : « Mis en cause dans la même affaire [celle du casino d’Annemasse, NDLR], les deux hommes n’ont pas le droit de se rencontrer ». En lisant cette revue d’effectif, on imagine aisément l’auteur parcourir la page 5 de Corse-Matin pour guetter les éventuels manquements à l’ordre de préséance dans l’avis de décès.

 

D’apparence complaisant, le portrait dressé de Robert Felicciaggi dessine en creux son passé d’affaires. Ses relations avec le « milieu ». Il offre aussi une analyse d’une société corse qui scénarise son malheur. « Le cortège s’effiloche en grimpant vers le cimetière, décrit Ariane Chemin. On porte le défunt “à bras”, lunettes noires sur mine sombre. Suivent des petits groupes de pèlerins. On fait grappe par génération, affinités ou village. Les vieux avec les vieux, les femmes avec les femmes, les voyous avec les voyous. » A la faveur de ces petits comités, tous évoquent bien sûr les circonstances du meurtre. Le putachju post mortem fait son œuvre. Chacun y va de sa petite théorie, « mais l’a gardée pour l’oreille de son voisin. La Corse affiche plus volontiers sa dignité, qu’elle ne manifeste son indignation ».

 

D’autant que l’assemblée n’est pas constituée que d’enfants de chœur. Comme toute figure de l’île qui s’en est allée, « Bob l’Africain » est accompagné jusqu’à sa dernière demeure par sa garde rapprochée mais aussi - peut être - par ceux qui ont voulu sa mort. Histoire de s’assurer que le travail a été bien fait. Même l’évêque d’Ajaccio, venu pour célébrer l’office y va de son commentaire : « Ici ce n’est pas un rassemblement de gens parfaits. Mais que Dieu nous pardonne nos pêchés ». Voyous, « notables » ou anonymes. Les Corses mettent leur vie entre parenthèses face à la mort.

 

A force de vivre entouré par une culture on finit par s’en imprégner. La Corse et la mort. Les Corses et leurs morts. Pour Le Monde ou Le Nouvel Obs Ariane Chemin a trouvé dans ces cérémonies toute une source d’inspiration en plus d’en prendre certains plis. Elle aussi est « montée » d’Ajaccio pour ces funérailles. Elle aussi a garé sa voiture dans le sens du départ pour s’éviter un demi tour périlleux. De Ciammanacce à Palneca. D’Ajaccio à Bastia, elle a suffisamment parcouru les allées de nos cimetières pour livrer ce commentaire paru au printemps 2008 dans la revue XXI : « La Corse est une île vieillissante qui tient la vie pour une période et se complaît dans le drame ». Dans une nouvelle de dix pages et ayant pour personnage central le croque-mort ajaccien Bernard Picchetti, la journaliste s’aventure, non pas sur les bords du Styx. Mais bien sur ceux du Taravo et de ses plaisanteries : « Tu sais pourquoi Picchetti il balance toujours la tête de haut en bas quand il te rencontre ? Parce qu’il te mesure ».

 

Les anecdotes sont croustillantes. Décalées même. Mais traduisent le souci des insulaires pour dédramatiser les obsèques. Celles qui pèsent sur eux comme « une obligation sociale », selon Ariane Chemin. Pour mieux se libérer après un deuil. Après tout ne dit-on pas u mortu allarga u vivu (le mort fait de la place au vivant). Ici les vivants « réservent toujours la plus belle vue aux tombeaux », s’amuse la journaliste. Le temps d’un livre, Robert Felicciaggi partage une concession avec Georges Marchais. Pour l’éternité il repose avec vue sur la vallée du Taravo.

 

(1) Fleurs et couronnes, Stock, 120 p., 14€

Publié dans Corsica

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