Bijoux Hih Tech

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Hervé Carozzi crée des bijoux depuis plus de 15 ans dans son atelier de Pietranera. Mais depuis peu, il fabrique ses colliers et bracelets à partir de composants électroniques. Et le court-circuit devient raz-de-cou

 

Or et argent sont ici quantité négligeable. Mais comme ces métaux précieux, la matière que travaille Hervé Carozzi n’a pas d’odeur. De toute façon, si elle en avait une, elle disparaîtrait dans les profonds parfums de cuir ou de cigarillos. Des lanières pour colliers serpentent au milieu de perles fantaisies. Une tenaille dépasse timidement d’un tas de morceaux de corail dont le rouge vif tranche avec l’austérité de la serpentine du Cap Corse. Difficile de croire que ce créateur de bijoux n’a pas, dans ce foutoir, tout le nécessaire pour fabriquer du clinquant « Made in Corsica ».

 

Pour trouver sa matière première, il faut pousser la porte du garage. Près de son atelier. Cinq grosses caisses en plastique remplies d’ordinateurs désossés attendent patiemment dans un coin. Leurs circuits électriques, après avoir fait des étincelles, vont désormais briller au cou des dames. « Microprocesseurs, cartes mères, disques durs… Je récupère une grande partie des pièces pour faire mes bijoux », affirme Hervé Carozzi.

 

Là où une grande partie de ses confrères se servent d’outils minutieux, lui emploie les grands moyens. Pour sculpter ses pièces, il y va à la meuleuse et à la scie électriques, tailles chantier. Et le résultat est surprenant. « Vous vous mettez dans une foire, les gens passent à côté et aperçoivent de simples bijoux ornés d’un œil de Sainte-Lucie. Mais une fois qu’ils ont remarqué le support, ils s’y intéressent ». Pour deux raisons. Les lignes géométriques tracées par les circuits intégrés viennent mettre en valeur l’esthétique d’une pierre. Mais surtout, « il y a un petit côté bobo-écolo », s’amuse Hervé Carozzi. « Mes clients voient avant tout l’aspect récupération et protection de l’environnement. » Car son approvisionnement, il l’assure en se rendant chaque jour à la déchetterie de Bastia. « J’y trouve au moins 15 ordis à chaque fois ». C’est autant de plastique en moins à rejeter dans la nature ou à recycler. Il aimerait même se rapprocher de l’organisme de valorisation des déchets, « pour leur montrer tout ce qu’on peut faire avec ».

 

La collection s’appelle « Cyber ». Il sort environ 300 pièces par semaine de l’atelier-garage d’Albo, son nom d’artiste. Beaucoup trop pour les 5 ou 6 points de vente en Corse. Son marché à lui, c’est le Japon. Il y approvisionne une cinquantaine de boutiques depuis un an. « Le problème en France, c’est qu’il n’y a plus un rond, soupire Hervé Carozzi. Le bijou n’est plus une dépense essentielle et le marché s’effondre. Alors que là-bas, ils sont avant tout des consommateurs. En plus d’avoir une grosse culture de l’innovation ». Et aussi, un goût poussé pour la technologie. Que lui n’a pas. Envoyer un mail, « ça le fait chier ! » Sa femme lui a pourtant dit de s’y mettre, alors pour comprendre, il a désossé un ordinateur. Depuis, il en fait des bijoux. Logique.

 

14 heures par jour. 7 jours sur 7. De quoi voir évoluer les matériaux avec les temps. Les fabricants d’ordinateurs délaissent peu à peu connectiques en or et supports en céramique. « Il y a de plus en plus de plastique », déplore le créateur. « Car ce que j’aime c’est associer un objet usiné, très sophistiqué, avec un élément naturel, un peu travaillé. Le corail se marie très bien avec la couleur verte et dorée des circuits. Au contraire des perles ou de la nacre. » Mais les nouveaux produits ont l’avantage d’être plus légers, donc plus confortables.

 

Pour peut-être attirer une autre clientèle. Et lui permettre de dépasser les 30 000 euros déjà récoltés en un an. 5 fois moins que ce qu’il réalisait comme chiffre d’affaires lorsqu’il a lancé les Yeux de Sainte-Lucie, il y a 15 ans. « Aujourd’hui, ils sont fabriqués en Thaïlande, de façon dégueulasse et pour 3 francs 6 sous. Ils ont bousillé le marché », grogne Hervé Carozzi. D’ici deux à trois ans, il craint le même sort pour ses productions en circuits électriques. Mais il met tout en œuvre pour ne pas se faire griller.

Publié dans Corsica

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