Dancing Kings

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Tangos et valses n’ont plus le droit qu’à quelques minutes dans les bals musette. Mais c’est en ville que les danses de salon renaissent. Dans un univers qui continue de fasciner. Et d’étonner.

 

Leurs talons claquent sur le parquet ciré. Leurs jambes tanguent dans une robe léopard, un pantalon noir ou une jupe fendue. Ces dames, Philippe Cataldo, chanteur des années 80, les appelaient les « Divas du dancing ». Ces « fêlées du paso » ou « cinglées du mambo ». Dans les bras de leurs cavaliers, elles sautillent au son du fox-trot. Ou se renversent sur les airs de tango. Décidément, les danses de salon c’est avant tout une atmosphère. Un décorum. Qui vibre au rythme des morceaux d’accordéon d’André Verchuren, scintille sur les chemises en soie des danseurs. Et dont tout le monde joue. Chaque dimanche à 17 heures et un vendredi par mois, ils sont 200 à 300 à pousser la porte du Dancing Saint-Sébastien à Biguglia. Le plus grand de Corse.


André et Marie-Christine, deux retraités de Travo font 200 kilomètres par semaine pour perfectionner leurs « promenades » et « contre-promenades ». C’est ce qu’ils appellent des « ouvertures » de tango, des figures pour le profane. Ils sont sur leur 31. Pour eux, « c’est une occasion de s’habiller. Une élégance et un port de tête. Bref tout un ensemble ». Il leur est inculqué par Bernard Natali, directeur de l’école Passion Danse. Son crâne rasé luit autant que sa chemise en satin lorsqu’il observe ses élèves mettre en pratique les 14 danses qu’ils apprennent et répètent inlassablement. Le rock, le paso-doble, le cha-cha-cha, la rumba… Des airs que l’on n’entend plus que dans les bals de village ou les mariages. Mais qui revivent sous la houlette de ce professionnel formé à l’école de Paris. « La plupart de mes élèves viennent en couple et vivent cela comme un loisir partagé. Certains sont de la génération des 60-70 ans. Ils ont découvert la danse dans les bals de village. Mais les jeunes n’attendent pas forcément l’âge de la retraite pour se créer des nouveaux loisirs. »


Comme Lionel et Rebecca. A 29 et 24 ans, ils se sont lancés l’an dernier. Leur danse à eux, c’est le Rock même si la jeune femme est venue coiffée façon Señorita, une fleur rouge accrochée à ses cheveux tirés en arrière. Les cours, c’est leur façon de « partager quelque chose et de passer un peu plus de temps ensemble ». Bien sûr cela leur arrive de « se faire macagner » par les amis de Lionel qui pensent que c’est une activité réservée au troisième âge. « Mais à la prochaine fête de village, on envoie la sauce !, s’amuse Rebecca. C’est bien mieux que de rester assis ou accoudé au comptoir quand arrive la série des Paso ». Exit l’image ringarde du vieux dancing qui sent la naphtaline. Finie l’atmosphère guindée des thés dansants.


Pour Bernard Natali, le jeune couple est représentatif d’une jeunesse qui est de moins en moins attirée par les boîtes de nuit. « Ici, c’est clean, il n’y a pas de violence et on ne se juge pas. Au contraire, les plus expérimentés donnent des conseils plutôt que de regarder les autres de haut ». Car les couples de cavaliers changent au cours de la soirée. Certains finissent par danser avec une cavalière qui pourrait être leur petite-fille. Et parfois, des couples se forment. « La vie est la vie, commente le professeur. Des gens seuls ont besoin de recréer un tissu social de convivialité. Beaucoup de personnes viennent ici pour se reconstruire et reprendre confiance en eux. Il y a même des couples qu’on finit par marier », s’amuse-t-il. Et puis il y a les duos de toujours. Ceux qui ont passé une vie ensemble et se cherchent une activité pour couler une retraite tranquille, mais active. Cécile et Tony ont été invités une fois par un cousin. Ils sont revenus « plutôt que de passer leurs journées devant la télé », sourit-elle. Au-delà de l’ambiance et des nouveaux amis, lui, ce qu’il recherche c’est une activité physique. « Tout les muscles travaillent. Les jambes et le haut du corps. C’est parfois fatiguant », précise-t-il un peu essoufflé par son dernier Rock.


Bien sûr, la moyenne d’âge est bien éloignée des vingt ans. Mais c’est un petit groupe de quatre qui semble le mieux appliquer les codes des danses de salon. Habits de lumière et cheveux gominés pour les garçons. Petits chignons et talonnettes pour les filles. Amélie, Marie-Françoise, Léo et Jean-François n’ont pas plus de 12 ans. Entre eux, ils discutent comme des pros sur la terrasse du dancing. « Des gestes lents et élégants d’une valse » pour Amélie ou du rock qui « te lance » pour son amie. Mais aussi le « crochet ». Cette figure du tango argentin qui consiste pour la cavalière à passer sa jambe entre celles de son partenaire. « Si une fille t’en fais un, tu es foutu », s’amuse Léo. D’ailleurs il est formel, la danse, « ça aide pour draguer les filles ».

 

Publié dans Corsica

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