Ici, tournés vers La Mecque

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Avec plus de 20 000 pratiquants, cette religion est la deuxième de l’île mais reste méconnue, parfois en raison des craintes qu’elle inspire.

 

Les Nike Air se mêlent aux babouches. Certains enfilent une djellaba à la va-vite avant d’entrer dans la salle. D’autres terminent leurs ablutions dans une salle spécialement dédiée. Quelques robinets, des douches… Il faut se purifier avant de participer à la prière du vendredi.

A l’intérieur, 200 personnes se serrent sur des tapis d’orient. Il y en a jusque sur les murs. Le bleu turquoise contraste avec la lumière blafarde des néons. Pas de mosaïques, pas de minaret mais tous ces fidèles sont quand même tournés vers la Marana. La Mecque est bien trop loin de ce hangar, entouré d’entrepôts, caché entre le stade d’Erbajolo et le Géant de Furiani. Mais la ferveur est là. Bien ancrée sous une horloge qui affiche les 5 heures de la journée où la prière doit être faite. Elle est intérieure. Chacun à son rythme. Puis un ronronnement monte vers l’Imam, preuve que tout le monde est en accord. Le prêche commence. Difficile pour un non-musulman de comprendre autre chose que le takbîr : « Allah Akbar ». Littéralement, « Dieu est le plus grand ».


« Lorsqu’on dit ça, explique Amine, on lève nos bras pour Lui faire face et on laisse notre vie matérielle derrière nous ». A ses côtés, Mohamed Khaloukhi. Il est vice président du Conseil régional du culte musulman (C.R.C.M.), l’institution chargée depuis 2003 de l’organisation de l’Islam en Corse. Comme tous les vendredi, lui aussi enlève ses chaussures à l’entrée du « lieu de culte. On ne peut pas vraiment dire la Mosquée car elle n’en a pas tous les attributs, même si entre nous, c’est comme cela qu’on l’appelle ». Toutes les générations s’y rendent. Abdelakim a 20 ans, il essaye de venir toutes les semaines : « Ca fait peu de temps que j’ai repris. A peine quelques mois. Mais avant je n’étais pas bien ». Tous les jours, il fait ses 5 prières, l’un des piliers de l’Islam. Si possible aux heures précises où elles doivent être faites. Parfois sur le lieu de travail. « Ça prend 5 minutes dans un endroit au calme. Sinon, le Coran nous donne la possibilité de nous rattraper le soir en rentrant chez nous », précise le jeune homme.


Ils sont une petite quinzaine comme lui. Mais rares sont ceux qui viennent en semaine, sauf en période de ramadan. « Là, nous sommes parfois plus de 500, tous les jours, à nous entasser », affirme Mohamed Khalouki. Il ne parle que pour Furiani. Car en tout, il y a 16 lieux dédiés au culte musulman dans l’île pour satisfaire environ 45 000 personnes. Un habitant sur 6, là où la moyenne nationale est de 10%. En Corse, 20 000 seraient réellement pratiquants, mais Miloud Mezghati, président du C.R.C.M., souhaite la construction de nouvelles salles. « Nous avons deux projets en cours : un à Calvi, l’autre à Bonifacio. Là, le maire est d’accord mais c’est à nous de chercher une salle. Dans d’autres endroits, le lieu de culte existe, mais nous devons faire face à un manque de place ». C’est notamment le cas en plaine orientale, à Ghisonnaccia et Aléria où la communauté est très fortement implantée.


Sur les murs de certaines « mosquées », il y a bien quelques tags « Arabi Fora », mais selon lui, « il n’y a aucun problème de racisme en Corse. Ou en tous cas, pas plus qu’ailleurs en France ». Selon Miloud Mezghati, le souci c’est plutôt l’exercice en lui-même de la religion. « Nous manquons réellement d’imams. Il en faudrait un par lieu de culte mais nous n’en avons que neuf. Nous commençons à en former ici, mais cela prend du temps ». Alors il fait appel au ministre du culte pour qu’il en envoie du Maroc. C’est de ce pays que sont originaires la plupart des musulmans de l’île. « Mais le problème, c’est qu’ils ne connaissent pas la Corse et que, pour tous ceux de l’extérieur, elle a une mauvaise image », ajoute le président du C.R.C.M. Il a bien 8 religieux en renfort pendant un mois, mais seulement durant l’intense période du ramadan.


Elle se prolonge jusqu’à la fête de l’Aïd-el-Kebir. Jour du sacrifice, où chaque père de famille doit théoriquement trouver et tuer un mouton. Mais il y en a peu ici pour satisfaire à la demande. Certains se débrouillent par eux-mêmes et sortent de la légalité en faisant cela en catimini dans leur jardin, mais les musulmans insulaires passent en grande partie par des grossistes avant de faire égorger la bête par un professionnel. « C’est un peu la bousculade parce qu’il n’y a que trois abattoirs (Cuttoli, Porto-Vecchio, Ponte-Leccia) sourit Miloud Mezghati, mais globalement cela se passe bien ».


Rien ne sort de sa bouche en ce qui concerne les difficultés de la jeunesse maghrébine. Il faut pour cela se rendre dans un bar du quartier des Cannes à Ajaccio pour qu’entre les odeurs de thé à la menthe et de pâtisseries orientales, l’un d’eux finisse par se confier : « Les filles peuvent entrer en boîte, mais pas les garçons. De toute façon, ils ne nous aiment pas ici. Mais c’est pas grave, on le sait. On n’est pas chez nous ici ». Constat violent, mais lorsque Miloud Mezghati entend cela, il ajoute que la « Corse s’est beaucoup améliorée depuis quelques années ». Oui,  les lieux de culte sont en grande partie respectés, mais il se pose la question pour les femmes voilées. « Je suis sûr que certains se disent en les voyant qu’il s’agit d’intégristes musulmans ». Pourtant, pas de burqa ni de niqab sur l’île. Ces vêtements, qui recouvrent la totalité du visage et de la tête, ne seraient pas portés par les femmes de cette confession. « Il faut savoir que la burqa est totalement interdite lors du pèlerinage de La Mecque. Elle n’est en aucun cas obligatoire selon le Coran dans la vie de tous les jours », explique Amine Dalil, titulaire d’une maîtrise en doctrine islamique de l’Université de Fez. Seul le voile, appelé tchador est utilisé. Il ne couvre que les cheveux et le cou de celle qui le porte. Et à en croire Mohamed Khaloukhi, « environ 5% des musulmanes choisissent de sortir avec. Pour la plupart, elles sont mariées, ont au moins une quarantaine d’années et des enfants », précise-t-il.


L’Islam de Corse n’est donc pas appliqué dans sa version la plus dure même si pour Amine, « il y a un manque de gens qui maîtrisent bien le courant modéré de cette religion. Cela éviterait à certains jeunes de se sentir attirés par la tendance dure relayée dans les médias et parfois par des radicaux de passage dans le coin ». Mais dans l’île comme partout en France, les musulmans sont regroupés sous un cadre bien précis. Celui des associations loi 1901.

 

 

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