L'eau par les fenêtres

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Vétusté des installations, consommation non maîtrisée ou incidents divers… Seuls 23 des 32 millions de mètres cubes potables produits chaque année en Corse arrivent aux consommateurs. Le reste s’évapore.

 

C’est la « vie du réseau ». Une appellation poétique qui cache une impressionnante réalité : en ville, un litre d’eau sur cinq repart dans la nature, avant même qu’un robinet ne soit tourné. Pourtant, les Corses semblent être des consommateurs raisonnables. Avec 210 litres par jours et par personne, les citadins insulaires font même figure de bons élèves par rapport aux voisins niçois. Eux, ils frôlent les 300 litres. Même si des progrès peuvent être faits pour atteindre la moyenne nationale (120 litres) ce ne sont pas les comportements des usagers qui sont ici en cause, mais bien cette « vie du réseau ». Des milliers de kilomètres de canalisations qui courent sous nos pieds. Parfois, profondément enterrées depuis le début des années 60. De la fonte grise ou du fibrociment qui subissent des pressions énormes. Des joints qui travaillent et des matériaux qui, avec le temps et l’eau qui coule sous les ponts, deviennent poreux. Laissent échapper quelques gouttes ou vont jusqu’à lâcher. C’est ça la « petite mort » des tuyaux : de minuscules fuites, indécelables la plupart du temps.


En dehors de l’aspect environnemental, ces pertes ont un coût. Produire un mètre cube d’eau potable en Corse coûte environ 50 centimes d’euros. Le calcul est vite fait : 4,5 millions d’euros perdus chaque année. « Il faut être réaliste, arriver à un taux de rendement de 100%, c’est-à-dire sans aucune perte entre le producteur et le consommateur, ce n’est même pas utopique ! », déplore Jean-Paul Palmieri, responsable technique auprès de l’Office d’équipement hydraulique de la Corse (O.E.H.C.). Il agit sur le périmètre de la Communauté d’agglomération de Bastia où la production annuelle d’eau potable s’est élevée à 4 300 000 mètres cubes l’année dernière. Seuls 80% sont arrivés aux clients. Tout juste au niveau des objectifs qui leur sont fixés, « sinon, des pénalités peuvent nous être imposées pour déficit de branchement », précise le technicien. Même chiffre pour les Ajacciens dont l’eau est distribuée par Kyrnolia : « par endroits, en milieu urbain, nous arrivons à un taux de rendement de 95% », assure Gilles Rousseaux. Mais pour lui, d’autres facteurs doivent aussi être pris en compte : « beaucoup de volumes consommés ne sont pas comptabilisés, comme ceux qui servent au nettoyage des rues. Ou bien les puisages sur les poteaux d’incendie par les services techniques comme les laveuses de sols, ou ceux utilisés par les pompiers ».


Les pertes semblent tout de même limitées en ville, au contraire de celles, vertigineuses, constatées en milieu rural. « La grande longueur des canalisations et la difficulté, encore plus grande, pour rechercher les fuites génère un rendement qui se situe autour de 60 % », explique Claude Rocca-Serra, directeur de l’O.E.H.C. Deux litres sur cinq repartent dans la nature. « Le diamètre des canalisations est aussi plus important, ce qui fait qu’en cas de casse, les pertes sont rapidement élevées », ajoute Jean-Paul Palmieri. A l’arrivée, sur les 58 millions de mètres cubes produits chaque année, seuls 33 sont réellement distribués. Avec toutefois des conséquences financières plus limitées que pour l’eau potable. L’eau agricole, puisée et injectée dans le réseau immédiatement n’est facturée que 5 centimes d’euros. Ici, l’Office veut agir sur les comportements des cultivateurs. « Les pics de consommation que nous enregistrons se situent entre 9 heures et 11 heures, puis entre 15 heures et 18 heures, relève le technicien. Il serait plus raisonnable d’arroser avant le lever du soleil et après son coucher pour éviter le phénomène d’évaporation. Cela limiterait la quantité d’eau utilisée. Le problème, c’est que l’eau a un tarif beaucoup moins élevé que celle qui peut être consommée par les êtres humains. Les agriculteurs ne garantissent donc pas un usage optimal de la ressource ». L’une des priorités reste donc clairement d’augmenter le rendement des réseaux. De plus en plus, cette amélioration est rendue obligatoire par les contrats de délégation de service publics signés par les fournisseurs. Certains textes réclament même une hausse de 2% par an. Mais la connaissance de l’emplacement des canalisations est parfois limitée. « La cartographie est la plupart du temps caduque ou inexistante, note Gilles Rousseaux de Kyrnolia. Cela complique ou limite les interventions ».

 

Selon l’Office d’équipement hydraulique de la Corse l’état du réseau est assez uniforme sur l’ensemble du territoire insulaire. Il n’y a pas de points noirs à proprement parler puisque tout a été réalisé à la même date. Bastia et Ajaccio ont un réseau un peu plus ancien que les autres villes. Porto-Vecchio, dont l’urbanisation s’étend, possède des canalisations plus récentes. Une traque de la fuite est donc organisée. « Nous avons des équipes spécialisées dans la recherche par méthode acoustique qui  interviennent régulièrement sur les réseaux, précise Gilles Rousseaux. Dans le même objectif, des débimètres mesurent les quantités d’eau qui circulent dans certaines canalisations et envoient les informations en temps réel ». A l’O.E.H.C., c’est le comportement des collectivités qui est dans le collimateur : alors qu’elles ne représentent qu’1% des abonnés de Corse, nos institutions consomment 15% du liquide produit chaque année. Là aussi des moyens pour connaître les quantités utilisées au jour le jour ont été installés.


Restent la fraude et les raccordements sauvages. Par définition, ils sont difficilement chiffrables, même si les techniciens de l’Office estiment que le « piratage de l’eau » à un impact conséquent en Corse. Ils affecteraient le rendement du réseau d’environ 5 points.

 

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