Marche et crève

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Chaque meurtre ou chaque attentat de grande ampleur a sa marche silencieuse. Elle est accompagnée par des déclarations de bonnes intentions, vraiment pas suivies d’effets.

 

Le slogan est presque toujours le même. « Plus jamais ça ». Avec parfois une variante en corse, histoire d’ajouter de l’identitaire et de tenter de marquer un peu plus les esprits. Parce que ces morts, « ils concernent toute une île ». Le mode opératoire aussi varie peu : une seule banderole, pas un mot aux médias dans le cortège. Un silence de plomb après que celui-ci ait parlé. Seuls les lieux et les chiffres varient. 40 000 personnes à Ajaccio, bien sûr, après le choc de l’assassinat du préfet Erignac en 1998. 5 000 personnes à Corte en février 2010 après le meurtre d’Antoine Casanova pour une dispute d’après-boire. Plus près de nous, le 8 janvier dernier : 2 000 personnes rassemblées à Ghisonnaccia après le guet-apens tendu à Marc Paolini, le président du club de foot local. En tout, et si on ne considère que celles qui font suite à des violences, il y a eu une dizaine de « marches blanches » ou « silencieuses », c’est selon, en 15 ans. Quatre depuis un an. Le rythme s’accélère. Mais la prise de conscience et le sursaut citoyen réclamés après la dispersion de chaque cortège ne vient pas. Le nombre de meurtres par an semble bloqué à sa vitesse de croisière : 23.

 

Une moyenne qui a poussé Hélène dans le cortège de Ghisonnaccia : « Etre là, c’est pour moi une nécessité quand on voit ce qui se passe aujourd’hui en Corse. La violence a pris une dimension telle qu’il faut absolument que la Corse se réveille. Chacun doit faire son examen de conscience. Si on continue à tuer, c’est parce que la réaction n’est pas encore à la hauteur de la dimension du désastre ». Le propos anxiogène va toujours avec ce genre de manifestation. Il est souvent suivi par le discours optimiste : « si je pensais que cela ne sert à rien de manifester contre la violence, je ne serais pas là affirme Laurent. Petit à petit, si nous sommes plus nombreux, les gens finiront bien par comprendre ».

 

Mais il est légitime de se poser la question. C’est rassemblements ont-ils un autre impact que médiatique ? Jean-Pascal Taddeï, initiateur du mouvement Per a ghjuventù et organisateur de la marche de Corte offre une réponse lucide : « Ces rassemblements ne sont pas inutiles car ils montrent que la société rejette toute forme de violence et que l’on ne cautionne pas ce qui se passe. Mais sur le fond, c’est vrai que ça ne sert pas à grand-chose car nous n’avons malheureusement aucun pouvoir sur les gens. Je n’ai simplement aucune envie de revivre ce qui s’est passé pour Antoine Casanova. Il faut expliquer aux jeunes que cela ne sert à rien de sortir armés ».

 

Le 15 décembre dernier, le président de l’Assemblée de Corse organisait un grand débat public sur la violence. Non seulement la discussion a vite tourné court. Mais dès le lendemain, la Corse se réveillait en apprenant un nouveau meurtre. « Je n’ai jamais eu la prétention de régler le problème de la violence en un jour, ni en un an, ni en une mandature », affirme Dominique Bucchini, un mois après la session, sur le plateau du journal de France 3 Corse. De ce débat, Jean-Pascal Taddeï n’attend pas de réponse immédiate. Il souhaite que la « commission travaille tranquillement », mais il « craint que cela reste sans suite ». L’élu communiste, lui, promet des rapports tous les ans ainsi qu’un examen des compétences de l’assemblée en la matière.

 

Le résultat de ces échanges pourrait bien être l’aboutissement de ce qu’ont initié les femmes du Manifeste pour la vie en 1994. En pleine guerre entre factions nationalistes, une poignée d’entre elles avaient entrepris de sensibiliser l’opinion par des actions ponctuelles. Une pétition qui avait recueilli plusieurs milliers de signatures accompagnait le tout. Marthe disait à l’époque qu’elle ne « voulait pas que son garçon ait pour exemple des gens avec des kalachnikovs ». Marie-Jeanne, elle, affirmait que la force du Manifeste était « sa capacité à poser des questions ».  Il ne devait pas « devenir une force politique ». Il a aujourd’hui disparu. Et leur téléphone portable reste indéfiniment branché sur « silence ».

 

Publié dans Corsica

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