« On voit bien le manque de performance du système de DSP pour les passagers »

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Pierre Matteï est le directeur général de la Corsica Ferries France. Critique à l’égard du système en place pour la desserte maritime de l'île, il ne veut pas de refonte avant 2014.

 

Craignez-vous que le contrat de DSP soit cassé et que les règles du jeu soient changées avant l’échéance prévue ?

Corsica Ferries n'est pas titulaire d'une Délégation de Service Public (DSP). Elle opère un service public entre Nice et Toulon et la Corse dans le cadre d'une convention d'aide sociale. Cette aide va aux passagers et s'impute directement sur les prix des billets qu'elle fait baisser. Nous en faisons l'avance à nos clients tout en respectant des obligations de fréquences dites Obligations de Service Public. Parallèlement à cela et au départ de Marseille il y a une Délégation de Service Public (DSP), six fois plus coûteuse en argent public et dont sont bénéficiaires SNCM et CMN. Les deux systèmes cohabitent et ont une échéance commune : le 31 décembre 2013. Beaucoup se souviennent de la lutte de la SNCM et de ses syndicats pour obtenir cette délégation en 2006 et 2007. Et bien aujourd’hui il semble que cela ne leur convient plus et les mêmes réclament de changer le système, en gros pour nous faire disparaître. C’est incroyable, d’autant que la CMN, qui elle aussi bénéficie d’un contrat de DSP s’en sort très bien, est performante et rentable. Pour nous, les deux systèmes sont liés et doivent aller à leur terme.

 

Vos plans sont établis jusqu’en 2013, un nouveau cahier des charges modifierait vos calculs… Jusqu’où êtes-vous prêt à aller si le contrat de DSP venait à être modifié ?

Toutes les compagnies connaissent cette échéance et doivent s'organiser en conséquence. On ne doit pas changer les règles du jeu au cours de la partie au prétexte qu'un des joueurs est en train de la perdre. Nous disons que si on doit les modifier, il faut définir la nouvelle continuité territoriale maintenant et la mettre en application, comme prévu, au début de l'année 2014. Cela donne deux avantages : tout d'abord tout le monde aura le temps de se reformer, de s'adapter au nouveau système. En second lieu le fait d'organiser un appel d'offres et de l'attribuer suffisamment tôt permet d'ouvrir le jeu concurrentiel. Sauf à vouloir privilégier les compagnies en place et leur permettre d'obtenir des conditions trop avantageuses.

 

Les futures conditions du trafic pourraient-elles être taillées sur mesure pour un opérateur ?

Ça pourrait être le cas. La fois précédente, on se souvient que Veolia avait mis comme conditions à son entrée au capital de la SNCM que le cahier des charges devait être le même qu'avant. Et que la DSP devait lui être attribuée en même temps que des conditions financières astronomiques que le président Giacobbi a d'ailleurs dénoncées à maintes reprises et avec talent. Les appels d'offres sous pression, on a connu ça. Espérons que c'est fini.

 

La suppression de l’aide sociale aux passagers pourrait-elle remettre en question les liaisons assurées par la Corsica Ferries comme cela a été le cas avec la Moby ?

C'est une question de niveau d'activité. L'aide sociale est le système le plus performant pour développer le trafic. On aide directement le client en abaissant les coûts de transport. N'est-ce pas le but de la continuité territoriale?

Avec la DSP on finance les déficits, les bateaux vides et on n'incite pas à la performance. Les chiffres le prouvent. L'ORTC dit que 95% de la croissance du trafic bord à bord, aérien et maritime, en 10 ans, a été apporté par Corsica Ferries. 2 millions de passagers, ça n’est pas rien !  Tout est dit. Si on supprime l'aide sociale, les prix augmenteront – c’est déjà un peu le cas aujourd'hui car elle a été malheureusement réduite et plafonnée – et le trafic baissera. Donc moins de bateaux. Moby est partie à cause de  ça.

 

D’ailleurs, quel a été votre sentiment sur l’arrêt de la ligne Bastia-Toulon par la Moby Lines ?

Nous avons toujours dit qu'ils auraient droit à l'aide s'ils respectaient les Obligations de Service Public. Leur arrivée a développé le trafic, leur départ le fait baisser. Les chiffres du mois d'avril prouvent cet effet immédiat. Alors que veut-on, des bateaux, des prix faibles et du trafic ou revenir à la rareté et au monopole ? Les Corses qui se souviennent de cette époque où on n’avait pas le choix le rappelleront peut être à ceux qui vont décider du futur système de continuité territoriale.

 

La Corsica Ferries est-elle selon vous la prochaine cible de l’Exécutif dans ce dossier ?

Nous avons été injustement attaqués par le président de l'Office des transports. Nous avons été obligés de répondre par voie de presse car il n'a pas pris la peine de nous demander des éclaircissements sur ce qu'il nous reprochait suite à la grève de 47 jours que la Corse a subie. Pendant la grève de la SNCM, il ne nous a jamais cités alors que nous participons à la continuité territoriale et avons permis d'éviter le pire. Il a eu des propos teintés de menace contre nous à la tribune de l'Assemblée. Alors, nous ne faisons pas de procès d'intention mais sommes inquiets de cette attitude.

 

Vous craignez que les dés soient pipés pour l’établissement du futur cahier des charges ?

En 2006 et 2007, nous n'étions manifestement pas les bienvenus dans l'appel d'offres. Certaines attitudes et déclarations nous font craindre que l’histoire se répète. Nous espérons sincèrement nous tromper....

 

Une des idées serait de regrouper Marseille et Toulon dans un même « paquet » pour l’attribution de la nouvelle DSP… Voyez-vous une volonté d’exclure la Corsica Ferries du jeu ?

C'est une revendication de la SNCM. Lors d'une audition à l'Assemblée son directeur général l'a laissé entendre. Il faut une DSP à Toulon pour réemployer les marins des navires du service dit "de pointe" – les gros ferries qui transportent les touristes en été – qui risquent d'être retirés de la DSP de Marseille. C'est effectivement un bon moyen pour nous faire disparaître de Toulon puisque le titulaire du contrat de DSP bénéficiera d'une exclusivité de fait.

 

La CTC dit « qu’il n’y a plus d’argent ». Faut-il continuer à subventionner toutes les lignes et toutes les compagnies ?

La CTC a voté en 2007 et sous la pression un système où les dépassements budgétaires étaient plus que prévisibles, inévitables même. Un contrat de DSP particulièrement favorable à la SNCM en est en grande partie la cause. En 2009, tout a été plafonné et certaines compensations financières réduites. Donc, ça devrait « passer » d'un point de vue budgétaire. Il n'en demeure pas moins qu'on peut faire d'immenses économies en limitant la DSP au service des cargos mixtes, le service de base, et en étendant le système d'aide sociale à Marseille. Sans oublier de faire jouer la concurrence bien sûr, faute de quoi les opérateurs profiteront de leur position de force.

 

On oublie parfois la question du nombre de ports dans l’île. Êtes-Vous favorables à la suppression de ports secondaires pour permettre à la CTC de faire des économies ?

Je ne pense pas que ce soit ce qui coûte le plus cher dans tout cela. Reprenez nos offres de 2007, même en desservant les ports secondaires nous étions deux à trois fois moins chers... On ne nous a pas retenus. Le dernier rapport de l’ORTC sur le trafic bord à bord aérien et maritime dit qu’en 2008 la subvention moyenne par passager a coûté en DSP à Marseille 80€, contre 10€ pour Toulon et Nice en aide sociale. On voit bien le manque de performance du système de DSP pour les passagers (marchandises exclues de l’analyse) et si on y regarde de plus près on voit que c’est le service de pointe et ses 100€ par passager qui pose le plus gros problème de coût. On a conservé ce système pour respecter la promesse de l’Etat à Veolia et aux syndicats.

 

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Publié dans Corsica

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