Trois francs six sous dérobés à trois Franciscains

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

2 000 euros ont été soutirés à trois moines octogénaires sartenais. Mais au-delà de la somme, personne en Corse ne comprend que l’on puisse s’en prendre à des hommes d’église.

 

La porte en bois s’ouvre pourtant avec un code. Le presbytère, lieu de prière et de recueillement, est plongé dans un silence religieux. Comme chaque soir sur les coups de 22 heures, c’est au père Joseph qu’il appartient de vérifier que les portes du couvent Saint-Côme-et-Damien de Sartène sont bien fermées. Ses deux confrères, Hugo et Conrad, viennent de finir leur dîner et sont déjà au lit. Mais dans le couloir sombre qui mène au hall d’entrée, il constate que trois hommes ne se sont pas fait prier pour se glisser chez eux. Ils n’ont même pas pris la peine de tirer la corde qui actionne une cloche pour signaler leur arrivée. Et pour cause : lampes torches en main, deux d’entre eux portent une cagoule, le troisième a enfilé un masque de chirurgien. Ils sont armés et ne savent dire qu’un seul mot : « argent ! ». Pas très catholique.


« Tout s’est passé si vite, explique l’un des moines. Ils vous poussent. On n’a même pas eu le temps d’avoir peur ». Père Joseph, hésite un peu, mais devant l’insistance des malfaiteurs, il les conduit à la chambre de son supérieur. A l’étage, le père Conrad, 84 ans, est déjà endormi lorsqu’on tambourine à sa porte. Il ne réagit pas tout de suite mais finit par ouvrir. Lui aussi se fait bousculer avec la même injonction : « argent ! ». « J’ai vu leurs pistolets, se rappelle le responsable du couvent. Je ne peux pas dire s’ils étaient vrais ou pas. Mais je n’ai pas pris de risque et je leur ai indiqué où se trouvaient les billets ». Là, tout près de lui. Dans une boîte cachée derrière les produits qu’il utilise pour nettoyer ses souliers. Il n’y a pas grand-chose, 1 500 euros pas plus. Alors les braqueurs en réclament encore. « Deux d’entre eux me conduisent jusqu’à mon bureau, pendant que le père Hugo est emmené pour fouiller le reste du couvent ». Curieusement, ils n’en veulent qu’à l’argent et ne portent aucun intérêt aux différents objets de valeur. Dieu sait qu’une église en recèle toujours.


Tous se retrouvent dans une pièce exigüe. Celle où le père Conrad a l’habitude de se retrouver seul. Pas pour prier, non. Mais pour organiser les tâches de son couvent. L’endroit est fouillé minutieusement. « Dans un tiroir, ils ont fini par trouver ce qu’il restait du denier du culte. Quelques billets, mais surtout de lourdes boîtes avec la petite monnaie recueillie dans les troncs. Seulement des centimes, ajoute le père Conrad… Ils n’avaient même pas prévu de sac pour les emporter, alors je leur ai donné le mien qui était accroché au mur ». Charité chrétienne.

Les trois hommes sont partis comme ils sont venus, en prenant soin de ne pas s’alourdir avec les pièces de 5 centimes. Derrière eux, ils ont coupé les fils du téléphone et enfermé les moines dans le bureau. Ils y resteront une dizaine de minutes avant de dégonder, à 80 ans, une lourde porte en bois pour se libérer. Le lendemain, le père supérieur ne se laisse pas démonter. Il compte ce qui lui reste : deux billets de 5 euros et un petit tas de pièces jaunes. « Vous savez, avant de venir en Corse, nous sommes restés plus de 40 ans au Zaïre. Nous avons vu des choses bien pires… »


Et puis la population a déjà assuré les habitants du couvent de leur soutien. Certains Sartenais ont appelé pour venir en aide aux Franciscains. Et en moins d’une semaine, une marche est organisée dans les rues de la ville. Le maire de Sartène, Paul Quilichini est là bien sûr. Mais d’autres personnalités politiques sont montées à Sartène ce samedi. Dominique Bucchini, le tout nouveau président de l’assemblée de Corse. Jean-Jacques Panunzi, le président du Conseil général de Corse-du-Sud. Monseigneur Jean-Luc Brunin n’a pu se déplacer, il a envoyé son secrétaire personnel, Stéphan Sclavo pour représenter le diocèse : « Il y a un besoin de se rassembler pour montrer notre solidarité vis-à-vis de ces frères. Ils sont sans défense et on les a pris en otage pour une maigre somme d’argent. Il ne faut plus que cela se reproduise. C’est aussi pour ça que l’église est remplie ».


Une procession presque. 500 personnes parties de la place Porta, en silence, sans banderole, mais avec une idée en tête. Faire un don, même si les pères ont souhaité qu’aucun appel ne soit lancé pour les aider. « Je vais donner 50 euros, précise Louis. C’est peu, mais pour eux ce sera énorme ». Evelyne aussi a fait un geste, mais elle ne veut pas révéler le montant : « ça me regarde ! » Cela reste quand même du domaine de la religion…


L’église du couvent est pleine à craquer pour écouter le père Conrad. Les panières qui servent traditionnellement à la quête débordent. Les fidèles se sont pressés pour donner l’accolade à « leurs » Franciscains et glisser une pièce, un billet ou même un chèque. « A quel ordre faut-il le faire ? », demande Noëlle. D’autres ne se sont pas posés la question et ont simplement inscrit le montant : « J’ai vu passer un chèque de 1 000 euros ! », relève Pierre-Camille, le prieur chargé de récupérer l’argent. Discrètement, il est allé le mettre à l’abri dans la sacristie. En guise de coffre fort, un simple vaisselier en bois dont les portes ne ferment pas à clé. Mais la cachette n’est que provisoire pour une « recette » estimée à « près de 10 000 euros » par le père Conrad. Cinq fois plus que la somme dérobée une semaine avant. « Nous ne voulions pas de dons, mais cet argent, je ne vais tout de même pas le jeter », dit-il. « Il faudra penser à réparer le toit… »

 

Publié dans Corsica

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