Une île-labo pour les télés locales

Publié le par Jacques Casoni

Un seul quotidien régional, mais 5 chaînes de télévision. La Corse utilise tous les moyens de diffusion vidéo pour mettre en valeur son actualité. Du satellite à l’ADSL.

 

Le « pic » est dans quelques minutes. Casquette posée sur la tête, cigarette en main, Charly est un taxi retraité à Calvi. Comme chaque soir, il attend patiemment le journal de Télé Paese. Sur son écran de télévision, plusieurs infographies défilent en musique : horaires des bus pour Ajaccio, adresse des pharmacies de garde, agendas culturels... « Une fois, j’ai même permis au fils d’un ami de trouver un emploi de barman. Une annonce était passée peu avant les infos et je lui ai dit de postuler. Ca a marché ».

 

19h30, les noms des principales villes de la région de Balagne remplacent celui des services de proximité. Le Nutiziale – le journal – commence, 4e « pic » de la journée. Dominique Moret est aux commandes. Pas de prompteur. « Il est un peu raide derrière son pupitre », commente Charly. Mais il ne lui en tient pas rigueur. L’important pour lui est d’avoir son lot d’infos locales. Tantôt en langue corse, tantôt en français : « parce que si on regarde France 3, il n’y en a que pour Bastia et Ajaccio dans les nouvelles. Calvi et L’Île-Rousse, ce n’est vraiment que s’il y a un événement important qu’ils en parlent ». C’est là tout le but de Télé Paese : une chaîne de village comme le signifie son nom. La plus petite de France, derrière Télé Vendée.

 

Une chaîne de pays aussi. Un peu comme un vin du terroir qui viendrait en appoint des grandes A.O.C. Et où Franco Farsetti fait mûrir les talents de demain avec 173 000 euros par an. Sa station est née en 2006. « En tout, une vingtaine de personnes y ont travaillé, s’enorgueillit le fondateur de la première télé locale insulaire. Et je la considère un peu comme une école parce qu’ici on a droit à l’erreur. Deux ans passés chez nous et un jeune qui débute n’aura plus peur en allant travailler pour une plus grande structure ». Parce qu’il faut savoir tout faire à Télé Paese. Anthony Seggio y est entré il y a un peu plus d’un an pour s’occuper du site Internet. Aujourd’hui, il est aussi cadreur et monteur dans une équipe de 8 personnes. Avec lui, un seul journaliste, chargé à la fois de la présentation et des reportages. Jusqu’à 4 sujets dans une édition de 8 minutes. « Le secret est qu’il ne sort que pour faire les interviews, explique Franco Farsetti. Pendant que les images sont tournées, il rentre écrire ses textes à la rédaction ». Où plutôt ce qu’il en reste. Après un différend, l’équipe de Télé Paese a déménagé dans deux préfabriqués installés au fond du jardin de son fondateur. « Quand il fait beau, cela permet de tourner des émissions au milieu des citronniers de ma femme », sourit-il. La chaîne peut apparaître comme un grand bricolage, mais touche près de 2 000 personnes, soit 10% des habitants de la Balagne, uniquement sur les canaux hertziens. Bientôt, la TNT.

 

A côté, France 3 Corse Via Stella fait figure de mastodonte. Et d’OVNI audiovisuel au sein de France Télévision. D’ailleurs, c’est par satellite que les 200 employés des stations de Bastia et Ajaccio assurent 15 heures de diffusion par jour, souvent en langue corse. Avec l’aide d’une trentaine de boîtes de production indépendantes, ils complètent les programmes traditionnels de France 3 régional. Et bénéficient de tous les moyens modernes à disposition : cars-régies, véhicules de transmission par satellite pour assurer les directs de n’importe où sur l’île. A tout moment. Budget annuel : 24 millions d’euros. Un modèle susceptible d’inspirer RFO pour créer une chaîne satellite portée sur l’Outre-mer. « Via Stella ressemble à une télé locale, mais ce n’en est pas une, assure Marc Saikali, directeur territorial de la chaîne. C’est une télé internationale que l’on peut capter partout dans le monde ». Sa future cible est la Méditerranée et les pays qui la bordent. En plus des 5 rendez-vous d’information locale et d’un magazine en direct de 40 minutes chaque jour, il envisage des échanges de programmes avec ses voisins. « Nous sommes au cœur de cet ensemble, et Via Stella doit être un moyen de voir l’actualité des pays méditerranéens à travers le regard des Corses », souligne Marc Saikali. Alors il veut s’appuyer sur le web pour entrer dans l’ère du Global Media.

 

Fabrice, 24 ans, n’a pas attendu. Depuis un an, il « consulte » régulièrement sa télé sur Internet : A Corsica TV. Un média à la carte. « J’y vais essentiellement pour me tenir informé de l’actualité de mon club de foot. Le Sporting Club de Bastia. Je traîne souvent sur les forums de supporters et chaque fois qu’un nouveau sujet est mis en ligne, les internautes mettent un lien vers le fichier ». C’est là la force de cette Web TV. Très peu de direct et des sujets mis en ligne au gré de l’actualité. « Nous tournons quatre à six reportages par semaine. Notre défi est de faire en sorte que notre « une » ne reste pas plus de 24 heures », précise Remi Nocera. Lui aussi est multicarte : cadreur, monteur, réalisateur. La condition semble même obligatoire pour ceux qui intègrent ces nouveaux médias locaux. D’autant qu’A Corsica TV est la seule chaîne de l’île à être entièrement privée. Sans aucune subvention venant des collectivités, alors il faut réduire les coûts.

 

Pourtant, les locaux ont tout le confort. Chaque lundi et jeudi, Philippe Jammes s’installe au poste du présentateur pour son rendez-vous de sports. Devant lui, écrans plats et rampes d’éclairages. Ambiance détendue, pas de costumes, pas de cravates. Mais pas d’oreillette non plus, alors c’est à voix haute qu’il discute avec son réalisateur, situé deux pièces plus loin. « La chaîne est sponsorisée par des Roumains », plaisante un invité hors-antenne. « Non mais tu as vu tes tatouages ! » lui répond Philippe Jammes, amusé. « Ca ne sert à rien de se mettre la pression. Ici la forme est plus cool qu’ailleurs, s’amuse Bruno Barrero, entraîneur de rugby intervenant dans l’émission. C’est du sport de proximité ». C’est d’ailleurs le fonds de commerce d’A Corsica TV. Entraînements, comptes-rendus de matchs amateurs… Elle vient compléter ce que France 3 ne traite pas par manque de place. Ou d’intérêt. Et la recette fonctionne avec une moyenne de 250 connexions par jour et des pointes à 1 000 visites. Les audiences n’atteignent pas encore des sommets, mais toutes ces télés locales finissent toujours par trouver leur « pic ».

Publié dans La Croix

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