Vincent Stagnara, l’avocat

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Plus jeune bâtonnier de France à l’âge de 35 ans, Vincent Stagnara laisse derrière lui une carrière juridique exemplaire. Avocat au service d’une idéologie, son parcours est mâtiné d’impertinence et de coups d’éclats.

 

Une clope pour lui clouer le bec. A peine était-il sorti d’une salle d’audience, il s’en grillait une. Comme pour souffler un peu. S’accorder quelques grammes de détente après avoir tenté de convaincre la Cour. Mais toujours dans le calme. Stylo à la bouche en direction de la barre, il faisait répéter leurs déclarations aux témoins. S’assurait que l’assistance avait bien entendu et retournait s’asseoir. Quitte à laisser les jurés croire quelque chose de faux. « Il n’aimait pas éteindre l’incendie tout de suite », s’amuse Jean-Philippe Antolini, l’un des coaccusés du premier procès Erignac en 2003.

 

Sa défense était assurée par « Vincent ». Et préparée par Stagnara, en maître stratège. Jusque dans les couloirs du palais de justice de Paris et devant la Cour d’assises spéciale. « Lorsque le président te pose une question, expliquait-il à Jean-Philippe Antolini, tu parles sans t’arrêter. Il faut que tu le pousse à te dire stop ! Si le président t’interrompt, ça veut dire que tu n’as rien à faire sur le banc des accusés ».

 

La dérision, tout avocat doit savoir la jouer. Et pas forcément pour arriver à ses fins, mais simplement pour détendre l’atmosphère comme lors d’une sordide affaire de mœurs devant le Tribunal correctionnel de Bastia. Il travaillait avec son ami François de Casalta qui, pour plus de commodité, rapproche bruyamment le banc des prévenus du pupitre. « Merci, Maître de Petriconi ! », lance alors Vincent Stagnara devant une salle amusée. Parfois pour arriver à ses fins, il n’hésitait à prendre quelques risques lorsqu’il assurait la défense de ses clients : « Alain Ferrandi est un criminel ; c’est un criminel passionnel, mais qui reste un honnête homme ! ».

 

Au cours des audiences et en dehors des prétoires, il notait tout. « C’est sûr, ce n’était pas un homme d’ordinateur », s’amuse l’avocat bastiais Jean-Sébastien de Casalata. Jean Castela aussi avait noté ce détail, mais dans d’autres circonstances. Lorsque « Super Vincent », comme ils l’avaient surnommé avec ses codétenus, venait le voir en prison. « Il inscrivait même les détails de la vie quotidienne », presque comme un réflexe. « Mais le plus important, c’est qu’avec lui au parloir, nous étions pendant 30 minutes sur la place Saint-Nicolas. Même s’il avait d’autres détenus à voir il prenait toujours le temps de parler du Sporting ou des derniers putachji. Pour nous c’était une des rares fenêtres sur l’extérieur et ça il ne l’oubliait jamais. C’était là son vrai métier », se rappelle celui que Vincent Stagnara a contribué à faire acquitter après 8 années de prison.

 

Mais il n’y a pas que pour ses clients qu’il était précieux. Jean-Pierre Getti présidait la Cour lors du procès Erignac en 2003 et il confie s’être plusieurs fois appuyé sur l’avocat. « J’ai beaucoup appris sur le nationalisme corse grâce à lui. Il m’expliquait, en plein milieu des débats, le contexte politique de l’époque par rapport à tel ou tel attentat. C’est le seul qui a pu m’expliquer la problématique spécifique de l’île et il a véritablement été un maître pour moi ». Mais surtout, il instaurait un climat de confiance. Cela lui permettait de défendre les nationalistes, sans montrer qu’il adhérait à leur cause. Sans donner le sentiment qu’il cautionnait les actes. « A la différence de certains avocats basques, il n’a jamais franchi la limite ».

 

En revanche, il poussait les magistrats instructeurs dans les leurs. « Bruguière, il fait des questions interminables, avait-il dit à Jean Castela, alors tu lui réponds de la manière la plus brève. La question, lue par son assistante, faisait trois pages. Vincent m’avait demandé de faire répéter la question pour l’énerver un peu. L’assistante à relu et j’ai simplement répondu « non ». Bruguière était fou de rage ! »

 

Mais l’impertinence ne suffit pas au talent. L’avocat bastiais était aussi un homme de dossier. Capable d’y passer des heures, parfois même en compagnie de son fils Antò, étudiant en droit. Tous les deux, ils ont passé une nuit entière à chercher une faille dans des relevés d’écoutes téléphoniques, avant le procès en appel de Jean Castela et Vincent Andriuzzi. Pour cela Jean-Sébastien de Casalta en fait un modèle : « il passait véritablement les dossiers au laser. Il travaillait au fond du fond les affaires qu’il traitait, le tout avec un savoir juridique d’une grande richesse. Mais en plus, il savait au cours de ses plaidoiries, faire vivre le dossier papier ».

 

Jean Castela l’a vu faire : « Il vivait la défense réellement comme si lui-même se défendait. J’avais l’impression que c’était moi qui parlait à la Cour. Et lorsque j’ai pris 30 ans de réclusion, que le verdict est tombé… il s’est tourné et c’est comme si lui-même était condamné. Pour moi il n’y a qu’un seul avocat ».

 

Il était en tout cas parmi les premiers à s’intéresser à la jurisprudence européenne. Bien lui en a pris. L’un de ses principaux faits d’armes reste la condamnation de la France  par la Cour européenne des droits de l’homme en 1992. Soupçonné d’avoir participé à un assassinat et à une tentative d’assassinat, Felix Tomasi, avait formulé onze demandes de mise en liberté en 5 ans de détention. La France a alors été condamnée pour ne pas avoir respecté les délais raisonnables pour mener une instruction. Me Stagnara avait dû défendre son client au débotté. « Vincent avait préparé une plaidoirie de 2 ou 3 heures, rapporte Jean-Philippe Antolini. Mais le président de la Cour lui a dit : « Maître, je vous donne 15 minutes. Et il a improvisé ! »

 

Esprit de synthèse doublé d’une ouverture d’esprit. « Il était un précurseur de la jurisprudence européenne, note Jean-Sébastien de Casalta. Il avait toujours le réflexe de mettre en regard le droit interne et le droit international. Tous les jeunes avocats allaient le consulter à ce sujet ».

Et ce n’est pas le juge Jean-Pierre Getti qui va le contredire : « des avocats, j’en ai vu des centaines. Il fait partie des très bons ».

Publié dans Corsica

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