Les retombées astronomiques de la conquête spatiale
L’industrie liée à l’espace reste extrêmement rentable. Pour chaque euro investi, elle en récupère au moins 3. Au delà des profits financiers, les études scientifiques menées dans le secteur spatial offrent des perspectives surprenantes notamment sur l’étude des changements climatiques ou la recherche médicale.
L’espace a 50 ans. Spoutnik, le premier satellite artificiel, était lancé en 1957. Et tout le monde a encore en tête les images de ce « petit pas pour l’homme » qui fut, le 21 juillet 1969, « un bond de géant pour l’humanité ». Mais qui se rappelle encore d’Alan Shepard jouant au golf sur le sol poussiéreux de l’astre lunaire, seulement deux ans après que Neil Armstrong y ait laissé son empreinte ? Marcher sur la Lune n’était presque plus un exploit, alors que seulement six équipages y ont posé le pied. Seuls les déboires de la mission Apollo XIII avaient réussi à capter l’attention du public en 1970. Trente ans après, les choses n’ont pas beaucoup changé. Aux décollages de navettes succèdent les mises à feu de fusées. Des hommes et des femmes se relaient à bord de la Station spatiale internationale (ISS) et l’actualité liée à l’espace ne fait les gros titres que lorsqu’un équipage trouve la mort. Comme lors de l’explosion de la navette américaine Columbia en 2003.
Pourtant, depuis maintenant trois ans, la communauté scientifique est à la relance. Le président américain, George W. Bush, a pris la décision de reprendre les missions habitées vers la Lune avant 2015 et d’envoyer un équipage sur Mars avant 2025. Les découvertes de fleuves de glace sur la Planète rouge et d’océans de méthane sur l’un des satellites de Saturne laissent une porte ouverte à l’existence d’une vie extra-terrestre au sein même de notre système solaire. Les télescopes, sans cesse plus puissants, nous permettent de remonter quasiment à l’origine de notre Univers.
Mais quel investissement peut, à coup sûr, rapporter 3 euros pour 1 euro engagé, au moins? C’est ce que permet aujourd’hui l’exploration spatiale. « Ces chiffres valent autant pour l’industrie américaine qu’européenne, explique Rudy Albat, ingénieur en charge des programmes de développement de la fusée Ariane. Et ils concernent tous ceux qui vivent des activités de ce secteur », soit plus de 11.000 personnes en Europe. Dont 1.300 salariés de l’Agence spatiale européenne (ESA) qui travaillent de façon régulière en Guyane, au centre de lancement. « Mais si on ne s’intéresse qu’aux résultats d’exploitation, ce gain peut être jusqu’à 5 fois supérieur », ajoute-t-il. Ces rapports « astronomiques » sont obtenus en facturant aux clients, les fabricants de satellites, jusqu’à 25.000 euros le kilo embarqué à bord d’Ariane V. « C’est le tarif maximum, explique Louis Laurent, directeur d’exploitation chez Arianespace. Mais nos prix varient en fonction de la demande du client. Il est évident que si on nous demande de placer sur orbite une série de plusieurs satellites lourds, le prix du kilo sera moindre que pour un seul satellite léger ». Il peut alors descendre à 15.000 euros, le prix d’un lingot d’or. Parallèlement, les coûts de lancement diminuent mais restent secrets : concurrence oblige. Seule précision, « ils ont été divisés par 2 ou 3 depuis le début de l’aventure Ariane en 1979 », explique Rudy Albat. « Mais ils ont tendance à remonter en raison des différents échecs qu’Ariane V a connu au début, précise Louis Laurent. Il y a aussi moins d’offres car beaucoup d’opérateurs ont quitté le business ». Le poids des objets embarqués a été, lui, divisé par 10…
Le prestige est la « principale non-utilité du programme américain »
Le programme spatial européen est piloté par l’ESA dont le budget annuel s’élève à 2,9 milliards d’euros. La France en est d’ailleurs le plus gros contributeur avec un apport de 753 millions d’euros. Soit un quart des ressources de l’agence. Une broutille au regard de la puissante agence américaine, la NASA, qui vient d’obtenir une enveloppe de 18 milliards de dollars (14 milliards d’euros) de la part du Congrès pour l’année 2007. La moitié est dédiée aux vols habités. Mais ces sommes, bien qu’élevées, ne pèsent pas tant que ça dans l’enveloppe du contribuable. « Chaque citoyen d’un Etat membre de l’ESA verse au fisc l’équivalent du prix d’un ticket de cinéma chaque année », précise-t-on à l’agence européenne. De l’autre côté de l’Atlantique, la facture est plus lourde et grimpe jusqu’à 41 euros ! Trop cher ? Le budget total de la NASA ne représente que 1% des dépenses fédérales aux Etats-Unis.
Mais l’exploration spatiale n’est pas qu’une affaire de gros sous. En tous cas de gros gains. Elle est aussi histoire de prestige international. C’est même « sa principale non-utilité côté américain, selon Laurence Nardon, chercheur à l’IFRI (Institut français des relations internationales) et spécialiste des questions spatiales. Les Américains sont coincés dans ce rôle de première puissance mondiale dans ce domaine. Ils se doivent d’agir pour conserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. C’est dans leur culture. Ils veulent aller sur Mars sans forcément gagner quoi que ce soit. Et s’ils n’y vont pas, ils perdront beaucoup avec l’émergence de pays comme la Chine et l’Inde ». Il faudra toutefois engager 700 milliards de dollars pour aller sur Mars en passant par la case Lune (104 milliards), ce qui représentera plus de 30 fois le budget de la NASA en 2020. D’où l’appel en direction des autres agences pour la constitution d’un consortium international. Cette manne financière permettra de maintenir leur base technologique en faisant tourner à plein régime leurs industries de recherche. Quoi qu’il en soit, l’opinion américaine est derrière ses astronautes. Un sondage Gallup (institut américain) réalisé en août 2006 rapportait que 63% des 1000 personnes interrogées étaient favorables à un retour de l’homme sur la Lune.
Étudier la fonte des glaces et corriger les défauts de l’œil
L’intérêt scientifique de tels engagements doit lui aussi être démontré. « Nous sommes bien loin d’avoir compris l’univers qui nous entoure », souligne Jean-Marie Hameury, directeur de recherches en astrophysique au CNRS. « Il s’agit aussi de bien connaître notre Terre », ajoute Jean-Claude Allanic, journaliste spécialisé dans les sciences et techniques. « Observer l’espace depuis le sol ou par le biais de missions robotisées permet de connaître l’état de la couche d’ozone ou bien de prévoir une éventuelle collision de notre planète avec un astéroïde. C’est pour le bien de toute l’humanité. » Et l’ESA favorise ces études. En 2007, 4 satellites d’observation seront lancés de Kourou en Guyane. Tous dédiés à l’étude du réchauffement climatique, soit par l’analyse de la fonte des glaces, soit par la surveillance des courants océaniques. « Ils fourniront des données à plusieurs milliers de scientifiques dans 60 pays du monde », précise Jean-Jacques Dordain, directeur de l’ESA. Au total, 6 décollages sont prévus pour la fusée européenne.
En médecine aussi, les avancées sont considérables. L’envoi d’êtres humains en apesanteur a permis de mieux étudier l’ostéoporose, maladie touchant les os. De comprendre les comportements humains en milieu confiné. Mais l’une des dernières trouvailles est due à la mise au point de télescopes toujours plus puissants : l’optique adaptative. « Lorsqu’on observe l’espace depuis la terre, l’air bouge et déforme les images, explique Marie Glanc de l’observatoire de Paris. Notre œil aussi bouge en permanence. Les battements du cœur et les larmes qui se déposent sur le globe oculaire contribuent à modifier ce que l’on voit. On corrige donc ces défauts ». Mais le patient ne repart pas avec sa correction sous le bras. La technologie développée sur les télescopes est appliquée aux instruments d’ophtalmologie. « Le médecin peut mieux étudier le fond de l’œil et détecter plus tôt des pertes de vision dues au diabète par exemple », précise Marie Glanc. Ce sont les bonds de géants qui font que la science avance à petits pas.