Le Pakistan joue trouble jeu

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

« Tout le monde parle de ce pays comme d’une bombe à retardement ». Ces propos sont de Benazir Bhutto, la femme qui devrait selon toute vraisemblance occuper le poste de Premier ministre à Islamabad d’ici 3 mois. Car la situation politique du pays est tendue. Samedi, l’Assemblée nationale, le Sénat et les assemblées de province se réunissent pour désigner celui qui sera leur Président. Pervez Musharraf devrait être maintenu, mais a promis en cas de réélection d’abandonner ses pouvoirs de chef des forces armées.

 

Alors, « faut-il avoir peur » de ce pays frontalier de l’Afghanistan et détenteur de l’arme nucléaire ? C’est une question à laquelle ont tenté de répondre, lundi, les premiers invités de la série de conférences « Participe présent » au musée de la civilisation de Québec. Et ce qui semble poser problème, c’est la posture ambiguë que prend Islamabad vis-à-vis de l’Afghanistan.

 

« Le Pakistan préfère voir à Kaboul un gouvernement pashtoune plutôt que proche de l’Alliance du nord, explique Nasir Islam, Pakistanais d’origine et ancien professeur de science politique à l’Université d’Ottawa. Car ce pays cherche à avoir un ami comme voisin, une fois la situation revenue à la normale en Afghanistan. » Les Pashtounes sont en effet regroupés des deux côtés de la frontière entre les deux pays, dans la zone tribale située au nord du Pakistan. Cette ethnie est réputée proche des Talibans, à tel point que les différents camps de réfugiés de cette région ont longtemps été soupçonnés d’avoir servi de base de repli au Mollah Omar et à Oussama Ben Laden. Ce qui laisse entendre à Gérard Hervouet, professeur à l’Université Laval, qu’Islamabad « joue un double jeu entre les islamistes afghans et l’administration américaine ». Washington est en effet un précieux allié du général-président Musharraf sur la scène internationale.

 

Une population éclatée en quatre ethnies

Une certaine ambiguïté est aussi maintenue autour de l’arme nucléaire que le pays détient depuis 1998. « Le pouvoir en place assure qu’une grande sécurité entoure les différents éléments de la bombe, explique Gérard Hervouet. Ceux-ci sont dispersés au Pakistan. Mais on se demande comment ils peuvent les protéger, alors que les premières puissances nucléaires ont eu tant de mal à le faire.  De plus on sait pertinemment que c’est ce pays qui a fourni ses plans de construction de la bombe à l’Iran. Même s’ils soutiennent le contraire. »

 

Mais le flou entretenu par les autorités pakistanaises ne se ressent pas que dans les relations interétatiques. « Il y a un deal dans ce pays, note Feroz Mehdi, responsable de projets pour l’ONG Alternatives. A chaque changement de pouvoir, des négociations sont engagées entre l’armée et le pouvoir politique. C’est comme ça qu’on décide de qui prendra la tête du pays. » Ainsi, il n’y aurait pas de démocratie réelle dans cette République d’Asie du sud-est. Où l’armée reste le seul ciment d’une population éclatée en quatre ethnies. Chacune ayant sa langue et sa culture.

 

L’armée, « dernier rempart contre l’anarchie », précise Gérard Hervouet, joue aussi sur différents tableaux. « Elle ne se contente pas de maintenir l’ordre et la sécurité au Pakistan. Elle contrôle aussi une grande partie de l’économie. Nous sommes face à un Etat cleptomane », ironise même ce directeur de l’Institut des hautes études internationales. Un parallèle a même été fait avec la junte militaire birmane actuellement critiquée à Rangoon. Alors, Pervez Musharraf est-il prêt à clarifier son jeu pour sauver son poste, ou bien va-t-il jouer le statu quo ? Si le Pakistan est réellement une « bombe à retardement », sa réélection pourrait très bien déclencher le compte à rebours.

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