Les policiers corses lancent la Résistance aux « Lucquois »

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

La Résistance est une période bien connue de l’Histoire de la Corse. Mais jusqu’à ce jour, il était encore difficile de dire dans quelles circonstances elle est née. Louis Luciani est professeur d’Histoire et Géographie au collège de Luri. Au cours de ses recherches sur la 2e Guerre mondiale, il est tombé sur les premiers faits d’opposition aux troupes italiennes. Ces actes vont en préfigurer bien d’autres

 

Les archives ont collaboré. Pas les inspecteurs de police Mathieu Ristori et Charles Colombani. Tous deux en poste au commissariat de Bastia au moment où les Italiens débarquent place Saint-Nicolas, le 11 novembre 1942, ils vont être à l’origine d’affrontements réguliers entre gendarmes et carabinieri.

Après l’arrivée de 90 000 hommes, la Corse devient une des régions de françaises les plus surveillées. « Là où la France continentale compte un soldat étranger pour 60 habitants, l’île dénombre un militaire italien pour deux habitants. D’un pays de cocagne, elle se transforme en territoire occupé, précise Louis Luciani. Pourtant les troupes envoyées par Rome n’ont pas un mandat d’occupation. Le président français du Conseil, Pierre Laval a bien envoyé un télégramme au préfet de Corse disant que ce ne sont que des troupes d’opérations ». Donc sans pouvoir de police.

 

Mais une poignée d’hommes devine les intentions de Vichy : laisser l’Italie prendre possession des lieux. A Bastia, réunis dans une arrière-salle du Café de gourmets, chez les frères Silvestri, Mathieu Ristori, Charles Colombani et Pierre-Henry Rix, alors sous-préfet de Bastia, veulent éviter que les agents de police et de gendarmerie français ne prennent le maquis. Un tract en guise d’appel à résister est alors rédigé à leur intention : « Les hordes de Mussolini foulent aujourd’hui le sol de la Patrie Corse. Nous nous rendons tous compte qu’on veut nous subordonner aux ordres des Lucquois, exhorte le texte tapé à la machine. Dans toute la Corse on parle de nos collègues qui veulent démissionner. Notre devoir de corses est de rester en place. […] Au service de la France ! Au service de la Corse. Voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous restons ».

 

Mais ce que Colombani et Ristori ignorent, c’est que les troupes italiennes les ont à l’œil. En 1938, les deux inspecteurs ont expulsé des représentants transalpins du port de Bastia après des manifestations d’hostilité. Le 2 décembre 1942, à peine trois semaines après l’arrivée des occupants, les policiers sont arrêtés en possession du tract. Et emprisonnés à la caserne Marbeuf. Pierre-Henry Rix tente de jouer de son influence, mais ce sont finalement les mots d’une petite fille qui font intervenir le préfet de Corse, Paul Louis Emmanuel Balley. Les mots de Diane Ristori, 12 ans, la fille de l’inspecteur : « Il est à bout, il ne tient plus et comme c’est un fatigué de la Grande guerre, je vois ses jours en danger si on n’effectue un dénouement rapide », écrit-elle le 23 décembre 1942 après une visite à son père.

 

Le préfet va alors se déplacer jusqu’à Bastia pour rencontrer le Général des carabiniers et tenter d’obtenir leur libération. « Balley prend tout sur lui en disant aux Italiens qu’il a, en personne, chargé Ristori et Colombani d’enquêter sur ce tract. Et que c’est pour cela qu’ils ont le tract sur eux !, sourit Louis Luciani. S’il agit comme cela, c’est à but humanitaire bien sûr, mais aussi parce qu’il considère qu’il y a eu atteinte à la souveraineté nationale française. » S’ensuit une négociation pour décider du sort des deux inspecteurs. L’affaire est remontée jusqu’à Vichy. Pierre Laval, président du Conseil, ministre et secrétaire d’Etat à l’Intérieur est vraisemblablement intervenu. Les carabinieri acceptent finalement de les libérer à conditions qu’ils soient mutés sur le continent. Mathieu Ristori deviendra même commissaire à Nice. Et, comme son collègue Charles Colombani ne parlera jamais de cela à personne. Y compris à leurs familles.

 

L’affaire s’arrête ici, mais le tract a fait son chemin. Il a été diffusé dans toutes les gendarmeries de l’île et ne met pas  longtemps à être suivi d’effets. Le 9 et le 17 janvier 1943 à Vescovato. Le 26 janvier à Monticello. Le 6 mars à Vivario. Le 18 mars à Petreto-Bicchisano. Des heurts éclatent entre gendarmes français et carabiniers italiens, sans réels affrontements armés. Pour le professeur d’Histoire, « il est indéniable que ce document a eu une influence en milieu rural ».

 

Les deux inspecteurs du commissariat de Bastia étaient à l’origine de ce mouvement de protestation. Mais Mathieu Ristori s’était déjà distingué autrement. En mars 1942, il est demandé à tous les préfets de France de procéder au « comptage des juifs étrangers ». Le préfet Balley voit venir les rafles et réussit à fournir des faux papiers aux Juifs de Corse-du-Sud. En Haute-Corse, Pierre-Henry Rix profite de la visite de Bedi Arbel, Consul de Turquie à Marseille, pour leur fabriquer de vraies fausses cartes d’identités turques. A Bastia, le commissaire est en vacances et il revient donc à son subordonné de répondre aux trois questions posées par le commissariat aux affaires juives : « Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Où sont-ils ? » L’inspecteur Ristori inscrit « Néant » sur les trois lignes de la feuille qu’il renvoie à Vichy. La préfecture de Corse est la seule de France à ne pas livrer ses Juifs. Pourtant en 1945 devant les comités d’épuration, le préfet Balley sera bel et bien révoqué.

 

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