Tension aux Urgences

Publié le par Jean-Sébastien Soldaïni

Pas de docteur Ross, mais 60 à 80 patients traités par jour. Jusqu’à 130 les grosses journées. C’est parfois trop pour un service en reconstruction, mais qui accuse un déficit de 8 à 10 médecins sur l’ensemble du département.

 

Une famille attend, crispée, sur le trottoir de l’entrée des urgences. Un de leurs proches est  pris en charge après un accident de voiture. Plus loin, une jeune fille saute dans les bras de son compagnon qui la porte tant bien que mal : elle souffre visiblement d’une légère entorse et les deux semblent s’amuser de la situation. C’est ça le quotidien du service. Des malheurs et des petits bobos. Des sourires et des larmes qu’il faut apprendre à gérer, comme le flux des arrivées. Il n’est pas régulier, ce serait trop facile. « Ici, les ambulances arrivent par vagues », explique le Dr Jazil Hassam, chef du pôle soins continus à l’hôpital de Bastia. L’homme semble zen en toutes circonstances, mais là, il est dans un creux. L’unité qu’il dirige a traité l’ensemble des patients du dimanche après-midi. Et attend son prochain coup de feu pendant qu’il recoud calmement le genou d’un motard renversé.


Dans quelques minutes, c’est une jeune infirmière qui va se retrouver en première ligne. « C’est elle qui identifie le motif de la visite », souligne le médecin urgentiste. Elle assure le premier tri avec pour responsabilité de détecter les urgences absolues. Ceux-là iront directement en salle de déchocage réservée aux cas les plus critiques. Jusqu’à 8 personnes peuvent s’affairer autour du même blessé et immédiatement. Objectif : sauver des vies. A l’opposé, les cas les moins graves (maux de ventre, de tête ou petits accidents domestiques…) passeront en « consultation extérieure », sans entrer dans le secteur des urgences à proprement parler.


Une enceinte désormais fermée au public. Seul un parent par patient peut y pénétrer. C’est le secteur d’hospitalisation où attendent les cas intermédiaires. Pas assez graves pour une intervention immédiate mais nécessitant tout de même d’être sous la surveillance permanente du personnel médical. Ce sont eux qui peuvent générer de longs temps d’attente. « Tout notre problème de communication, c’est d’expliquer aux patients qu’on ne les traite pas par ordre d’arrivée, mais par ordre de gravité », rappelle le docteur Hassam.


Selon les statistiques réalisées par le centre hospitalier, le temps moyen d’attente est de 2h30 en journée. Et peut descendre jusqu’à 20 minutes la nuit. « Ca, c’est quand tout va bien, explique un membre de l’équipe. Mais quand il y a une grosse affluence, les patients attendent sur un brancard, parfois dans le couloir pendant plus de 5 heures ! » Et face à un personnel débordé qui doit gérer l’inquiétude et l’impatience des familles. Forcément cela s’en ressent sur le service. « Nous nous sommes présentés avec ma mère de 88 ans à 17 heures 30, explique Marie. Notre médecin traitant avait demandé une hospitalisation, mais nous ne sommes montés dans la chambre qu’à 23h50 ». Le cas est loin d’être une urgence absolue, mais les conditions d’attente laissent à désirer. Aucun coussin pour cette dame âgée. Pas de drap ni couverture dans un box fortement climatisé. Aucun médicament pour apaiser la douleur. Et des réponses qui font froid dans le dos lorsque Marie réclame un calmant pour sa mère à une infirmière : « A son âge, c’est normal qu’elle ait des douleurs, moi aussi j’en ai… »


Marion, elle, a connu l’accident bête. Un bouchon de Champagne reçu dans l’œil, un soir de 31 décembre. Elle s’est présentée à 20 heures aux urgences avec de fortes douleurs : « l’infirmière était avec un médecin au téléphone. Elle m’a demandé si j’y voyais encore. J’ai répondu « oui ». Elle m’a dit de revenir le lendemain ». Marion n’a eu sa première consultation que le 1er janvier à 17h. « Le médecin m’a donné un calmant, la douleur est partie en une dizaine de minutes mais j’ai failli perdre mon œil pour une déchirure de la cornée ».


Ce type de mésaventures arrive sûrement dans tous les services d’urgences. « Nous sommes souvent en attente des radios du patient, précise le Dr Jazil Hassam. Et puis, il faut impérativement l’avis d’un médecin avant de faire quoi que ce soit. Tout cela crée des apparences de lenteur. On semble perdre du temps, mais c’est pour en gagner après. Nous préférons attendre que tous les tests aient été effectués avant d’envoyer un patient dans un service précis. Cela permet de gagner du temps par la suite. Mais c’est vrai qu’il nous arrive d’avoir de grosses journées et comme le service est en reconstruction, nous sommes conscients que notre organisation est encore imparfaite ». Et le personnel soignant en est bien conscient. « En fait, tout dépend de qui est en charge du service, reconnaît l’un d’entre eux. Certains médecins parviennent à traiter plusieurs cas à la fois. D’autres agissent comme s’ils étaient en cabinet, c’est-à-dire qu’ils préfèrent étudier un cas de A à Z avant de passer au suivant. Et là, forcément, les patients s’entassent dans le couloir. Cela génère pour nous des tensions compréhensibles avec les familles au vu de leur inquiétude et du temps d’attente ».


Ces cas qui ne relèvent pas de l’urgence vitale représentent 60 à 70% du travail des médecins urgentistes. C’est pour désengorger cette partie qu’ont été créées les « consultations extérieures ». Un service de médecine générale chargé d’accueillir et de traiter les cas bénins. A lui de faire face à une tendance générale en France : celle des patients qui vont aux urgences de plus en plus souvent, par réflexe, plutôt que de passer d’abord par un médecin traitant. « Aujourd’hui, certains viennent ici pour de simples maux de gorge, affirme une infirmière. Et il y a une raison à cela, c’est qu’à l’hôpital, le patient n’a pas d’avance d’argent à faire… » Pour assurer une plus grande fluidité du service, c’est normalement un médecin de l’équipe mobile du S.M.U.R. qui assure ces consultations, lorsqu’il n’est pas en intervention à l’extérieur. « Normalement », parce qu’il semble que certains ne jouent pas le jeu. « Il y a un médecin en particulier, sur la quinzaine qui fait partie du S.M.U.R, qui refuse d’assurer les consultations extérieures lorsqu’il n’a rien à faire, affirment plusieurs infirmiers. C’est certes un bon praticien, mais il considère que ce travail supplémentaire est de la « bobologie » et qu’il n’est pas là pour ça. Alors, lorsqu’il est de garde et que nous sommes débordés aux urgences, ça ralentit encore plus le service et rallonge les temps d’attente pour les patients. Et cela génère encore des tensions ». Là, c’est le déficit général de médecins urgentistes qui est pointé du doigt. « Les jeunes praticiens se détournent aujourd’hui des spécialités contraignantes, déplore le Dr Hassam. En Haute-Corse, nous manquons au moins de 8 à 10 professionnels pour assurer le bon fonctionnement du service sur les différentes antennes du département ». Le manque d’infirmiers se fait lui aussi sentir. « Normalement », là encore, chaque intervention du S.M.U.R. à l’extérieur doit se faire en compagnie d’un infirmier. Mais aujourd’hui, ils ne sont présents que dans 8% des sorties. « Largement insuffisant » pour le Dr Hassam et son équipe de 47 médecins qui tentent de « faire avec ». Ou plutôt sans.

 

Publié dans Corsica

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